Clichés de famille
Oser (re)parler politique à table

Vous subissez un cliché ?
Vous ne savez pas y répondre sans cris ou frustrations ?
Postez le ici, nous essaierons de vous donner les arguments clés pour démêler le vrai du faux des propos démagos.

Vos Clichés

  1. KIEVITS dit :

    « Il y a beaucoup trop d’étrangers en Belgique »
    « Les étrangers sont des profiteurs »

    1. Philippe Lamberts dit :

      En 2010, les personnes nées à l’étranger représentaient 9,76 % de la population belge (En y ajoutant les Belges nés étrangers, la proposition passe à 17,50 %. Tenant compte également des Belges de deuxième génération, pour qui la discrimination au faciès perdure dans la majorité des cas, la proposition grimpe à 24,22 %. Si l’on s’en tient aux migrants de première génération, on peut distinguer ceux qui proviennent de pays européens et ceux qui sont issus du reste du monde, et cibler ceux qui sont en lien avec le marché du travail.

      En Belgique, 84.000 ressortissants hors UE exercent une activité rémunérée, ce qui ne représente que 38,8 % de cette population extra-communautaire en âge de travailler, soit près de 23 points de pourcentage de moins que la population totale belge. Dans l’UE, le taux d’emploi moyen des étrangers s’établit à 55,7 %. La Belgique se trouve donc en queue du classement européen en la matière. La Wallonie enregistre le taux d’emploi des étrangers le plus faible et l’écart le plus important par rapport à la moyenne nationale, à savoir environ 27 points de pourcentage. C’est pourquoi la Belgique a pris l’engagement envers l’Union européenne de réduire d’ici à 2020 à 16,5 % le différentiel entre le taux d’emploi des personnes d’origine étrangère et celui des nationaux.

      L’élargissement de l’UE en 2004 et en 2007 à 12 pays globalement plus pauvres que les anciens Etats membres fit craindre des flux massifs de migrants qui déferleraient en Europe occidentale pour voler nos emplois. En 2002, le Bureau fédéral du Plan estimait que les résidents belges issus de ces 10 pays ne représentaient que 1,5 % (soit environ 12.300 personnes) de la population d’origine étrangère (population inscrite au Registre nationale, n’incluant pas les illégaux, les gens disposant d’un visa touristique, ni ceux qui ont introduit une demande pour vivre en Belgique). L’essentiel de ce contingent étant composé de Polonais (55%), Hongrois (9%), Roumains (19%) et Bulgares (8%). La tranche active de la population des pays d’Europe centrale et orientale résidant en Belgique est plus nombreuse que la population totale : 76,2 % est âgée de 18 à 64 ans (contre 62,1 % pour la population belge). Les nouveaux citoyens contribuent donc à ralentir le vieillissement de la population et donc à en atténuer le coût financier.

      Le Bureau du Plan ne s’est pas arrêté là puisqu’il a cherché à quantifier les impacts de l’élargissement et de l’arrivée de migrants originaires de ces pays. Il a conclu que les impacts étaient négligeables. Si les dépenses sociales augmentent par le biais de différents canaux (chômage, allocations familiales, soins de santé et éducation), les finances publiques ne sont globalement pas affectées car, dans le même temps, l’augmentation de la force de travail accroît la croissance économique parce que certains trouveront un emploi, d’autres en créeront (indépendants notamment).

      À ce sujet, une étude de l’IWEPS confirme qu’un « nombre relativement important d’immigrés créent non seulement leur propre emploi mais génèrent également des emplois pour les autres. Selon les données de l’OCDE (2011), en 2007-2008, globalement, au sein de la zone OCDE, respectivement 12,6% et 12% des immigrés et non-immigrés d’âge actif exerçaient une activité entrepreneuriale non agricole. La même source indique qu’en Belgique, (i) la proportion des travailleurs indépendants dans l’emploi total est 1,2 plus élevée chez les immigrés (14,7%) que chez les natifs (12%), (ii) quelques 100.000 personnes ont été employées dans les entreprises créées par les entrepreneurs immigrés, soit 9% de l’ensemble des emplois et (iii) chaque travailleur immigré indépendant génère entre 1,2 et 1,7 emploi au niveau des entreprises employant moins de 50 salariés. »

      Des études complémentaires, dont une réalisée pour la Fondation Roi Baudouin, ont pointé le fait que le marché du travail était « ethnostratifié » ou, en d’autres termes, que la nationalité n’était pas un facteur neutre dans les différents secteurs d’activité. Ainsi, les personnes d’origine ouest, nord et sud européennes occupaient, à l’instar des Belges, des emplois où la sécurité de l’emploi où les conditions de travail sont généralement les meilleures. Les populations issues du Maroc, de la Turquie et de la Méditerranée sont moins bien loties. Ils sont surtout présents dans les secteurs les moins bien rémunérateurs comme l’agriculture, le nettoyage industriel, l’horeca et les emplois temporaires. Ils sont également sous-représentés dans l’administration publique.

      Cette étude de la Fondation Roi Baudouin met également en évidence les différences de salaires perçus en fonction de l’origine. Le graphique ci-dessous donne un aperçu du salaire annuel brut salarial en fonction de l’origine et de la nationalité, et en tenant compte du temps de travail.

      Rémunération moyenne brute journalière et salariés par nationalité (Belgique, 2001)
      Graphique rémunération par nationalité
      Note: NB = naturalisation belge récente; F= nationalité étrangère
      Enfin, Il ne faut pas oublier que, en miroir de l’immigration, un certain nombre d’étrangers présents en Belgique décident de quitter le pays, pour rentrer chez eux ou chercher des cieux plus cléments ailleurs: « Au cours de la période 2007-2009, 0,77 % des habitants de la Belgique ont quitté le pays et ce pourcentage a grimpé à 0,86 % en 2010-2011. Les pourcentages sont évidemment beaucoup plus élevés pour les étrangers. En 2010-2011, 5,09 % des étrangers sont partis pour l’étranger, alors que le pourcentage des émigrants belges était de 0,32 %. » Entre 2007 et 2011, le nombre de Bulgares qui ont émigré pour rentrer chez eux (essentiellement) a bondi de 201 %, le nombre de Tchèques de 75 %, de Roumains de 161 %, de Slovaques de 61 %, de Hongrois de 85 %, etc. Ces évolutions peuvent s’expliquer par la santé économique du pays d’origine/destination et des perspectives d’avenir ou encore par le fait que, comme nous le verrons bientôt, les étrangers ont servi de variable d’ajustement lors de la crise.

      Sources:
      L. Hanseeuw, Belgique, terre d’immigration: statistiques et évolutions, Itinera Institute, 2012.
      Conseil Supérieur de l’Emploi, Rapport 2010.
      D. Simonis, M. Lambrecht, Some Economic Implications of Eastern EU Enlargement for Belgium, Bureau fédéral du Plan, working paper 07-01, 2001
      M. Abdeslam, Préjugés et fausses idées sur l’immigration et les immigrés, vecteurs de discrimination en matière d’accès à l’emploi, IWEPS, Working paper n°14, 2013.
      S. Vertommen, A. Martens, N. Ouali, Topography of the Belgian labour market, Employment: gender, age and origin, Fondation Roi Baudouin, 2006.
      Bureau fédéral du Plan, Perspectives de population, 2012-2060, mai 2013.

  2. Bernard Frippiat dit :

    Le nucléaire est-il vraiment plus dangereux que les autres sources d’énergie fossile ? Dans les circonstances actuelles, ce n’est peut-être plus vrai.

    Cliché subsidiaire : Faut-il nécessairement être anti-nucléaire pour faire partie d’Ecolo !

    1. Philippe Lamberts dit :

      L’ADN de l’écologie politique est marqué au fer vert du développement durable. Celui-ci s’articule autour de plusieurs principes qui ont été arrêtés à l’occasion du Sommet de Rio en 1992. L’un d’eux guide notre action : il s’agit du principe de précaution qui s’énonce comme suit : « Pour protéger l’environnement, des mesures de précaution doivent être largement appliquées par les Etats selon leurs capacités. En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. » L’énergie nucléaire, de même que les nanotechnologies ou les OGM, doivent être appréhendés à travers le principe de précaution.

      L’exemple récent de Fukushima nous montre que le nucléaire reste une technologie dangereuse et qu’il est grand temps de changer de cap. Certes, la cause initiale de ce drame, qui continue à frapper des millions de Japonais déplacés, et a dévasté les écosystèmes, réside dans un tsunami. Mais, parce que les centrales nécessitent de l’eau de refroidissement, elles sont situées là où de l’eau est disponible en abondance, le long des cours d’eau ou de la mer. Avec le réchauffement climatique, on sait que le risque de catastrophes naturelles (que l’on devrait plutôt requalifier en « catastrophes anthropiques » pour bien souligner – avec un taux de certitude de 95 % selon le dernier rapport du GIEC – l’origine humaine des changements climatiques) est de plus en plus élevé.

      Une situation à la Fukushima pourrait se reproduire à l’avenir au Japon ou ailleurs, comme par exemple en Iran où la centrale de Bushehr se trouve à proximité d’un important centre sismique! Dans le monde, 20 % des réacteurs nucléaires fonctionnent dans des zones présentant des risques sismiques significatifs. (Voir par exemple http://www.world-nuclear.org/info/Safety-and-Security/Safety-of-Plants/Nuclear-Power-Plants-and-Earthquakes/)

      Carte des zones sismiques et implantation des centrales nucléaire dans le monde
      Carte zones sismiques et centrales nucléaires dans le monde
      Source : http://hqinfo.blogspot.be/2011/03/japan-nuclear-accident-world-reactors.html

      Par ailleurs, il faut aussi prendre en compte les réserves limitées d’uranium et la nécessité de gérer des déchets qui demeureront radioactifs pendant des milliers d’années. Ignorer cela revient à faire le ménage chez soi en balayant les poussières sous le tapis. Si vous êtes allergiques aux acariens, ce « déni de poussières » n’améliorera pas votre santé !

      Enfin, un nombre croissant d’études concluent que, d’ici 2050, il est possible de réaliser totalement la transition énergétique, c’est-à-dire de repenser nos modes de production de l’énergie, pour que celle-ci soit intégralement issue de sources renouvelables. Il s’agit d’un investissement pour améliorer notre bien-être, dont la qualité de l’environnement fait intrinsèquement partie, mais aussi notre sécurité économique. L’Europe est en effet dépendante à 54 % (la Belgique à 73 %) du reste du monde pour son approvisionnement en énergie !

      On a parfois l’impression qu’il est impossible de sortir du nucléaire, mais c’est notamment parce que pendant des décennies, la filière nucléaire a été privilégiée, détournant l’attention des chercheurs et des politiques d’autres énergies propres. Or, il faut entre 30 et 50 ans pour qu’une technologie énergétique connaisse une utilisation massive (c’est-à-dire qu’elle couvre au moins 10% de la demande énergétique). Nous n’avons donc plus le temps d’attendre !

      Sources :
      Dépendance énergétique : http://europa.eu/rapid/press-release_STAT-13-23_fr.pdf
      Belgique 100 % renouvelable : étude du Bureau du Plan, de Vito et de l’ICCED : http://www.plan.be/publications/publication_det.php?lang=fr&TM=45&IS=63&KeyPub=1191
      Europe 100 % renouvelable : étude du WWF : http://awsassets.panda.org/downloads/res_report_final_1.pdf
      Déclaration de Rio, les principes du développement durable : http://www.un.org/french/events/rio92/rio-fp.htm#three
      Sources d’énergie et demandes énergétiques globales: http://www.mckinsey.com/features/resource_revolution

  3. L’agriculture paysanne, la permaculture, c’est très joli mais ça ne nourrira pas la terre entière ! On a besoin des rendements de l’agriculture industrielle, le XXe siècle l’a bien démontré.

    1. Philippe Lamberts dit :

      Bonjour,

      Merci beaucoup pour votre cliché: « L’agriculture paysanne, la permaculture, c’est très joli mais ça ne nourrira pas la terre entière ! On a besoin des rendements de l’agriculture industrielle, le XXe siècle l’a bien démontré ».

      Nous vous proposons ci-dessous quelques éléments de réponse.

      1. L’argument des rendements peut être retourné contre le modèle d’agriculture industrielle lui-même. Après des décennies d’industrialisation et d’intensification, nous sommes arrivés aujourd’hui à des plateaux dans la croissance des rendements (plusieurs études de la FAO – l’organisation des Nations Unis pour l’Alimentation et l’Agriculture – démontrent le ralentissement qu’on observe dans la croissance des rendements, surtout dans les pays développés).

      En effet, si le XXe siècle a montré que cette croissance pouvait s’envoler, il a aussi montré que cette dernière avait des limites. À couts d’engrais et de pesticides de synthèse, à force de privilégier la monoculture plutôt que la diversité sur les exploitations agricoles, nous avons détruit le principal capital dont dépend l’agriculture : le sol.

      2. De nombreuses études montrent également que l’agriculture biologique – et d’autres modes d’agriculture plus « durable » – peut avoir des rendements similaires ou supérieurs à ceux de l’agriculture industrielle. Le vrai problème est plutôt d’ordre idéologique et de définir comment nous passons d’un modèle à l’autre.

      À titre d’exemple : vous pouvez consulter les nombreux travaux d’O. De Schutter (Rapporteur Spécial pour les Nations Unies sur le Droit à l’Alimentation) qui documentent surtout le potentiel de l’agro-écologie dans les pays en voie de développement, l’étude d’une équipe de chercheurs de l’Université du Michigan (Badley et. al, Organic Agriculture and the Global Food Supply Chain, 2007) qui montre – chiffres à l’appui – que les rendements de l’agriculture biologique peuvent dépasser ceux de l’agriculture conventionnelle (surtout dans les pays en voie de développement), ou encore le rapport de l’IAASTD (International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development) qui explore les options concrètes pour poursuivre le développement agricole de manière durable.

      3. De manière plus fondamentale, parler de rendements c’est parler des quantités produites par hectares et donc aussi des quantités produites au sens large.

      Produire toujours plus sur base du modèle actuel ne répondra pas aux problèmes de faim et de malnutrition dans le monde. Malgré les progrès technologiques et la croissance des rendements atteinte au cours du 20e siècle (ils ont doublé depuis les années ’60), il y a aujourd’hui près d’un milliard de personnes qui souffrent de la faim dans le monde et près d’un milliard qui souffrent de surcharge pondérale/obésité. Sans parler des quantités énormes de nourriture qui sont gaspillées chaque année : 1/3 de toute nourriture produite, selon la FAO !

      « Nourrir la planète entière » ne dépend donc pas seulement des rendements, mais bien de la manière dont notre alimentation est produite et répartie.
      De quoi sérieusement remettre en question la nécessité de produire toujours plus… et de quoi appeler à un modèle agricole alternatif, respectueux de l’environnement et de la souveraineté alimentaire des pays au Nord comme au Sud.

      En espérant que ces quelques éléments vous aident dans vos débats futurs sur l’agriculture!

      Philippe Lamberts et son équipe

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